Après une semaine de résidence à la Maison de la vallée, Yann Lheureux présentera une étape de la création de son spectacle chorégraphique :

Une maman qui chante…

Elle qui était un cordon bleu a raccroché son tablier. Elle qui cousait bien volontiers et adorait faire des confitures ne touche plus ni aiguille, ni chaudron. Elle qui nourrissait parfois ce chat errant, passe maintenant ses soirées et parfois ses nuits à le chercher dehors pour qu’il rentre se coucher auprès d’elle.
Croyant peut-être le tenir, elle s’invente un présent, maintenant que le passé lui échappe.  Mais déjà ce présent se dérobe lui aussi et à mesure que s’évanouissent présent et futur : il inquiète… Que reste-t-il ? Lorsque le maintenant n’existe plus très bien ? Que reste-t-il quand le sol de l’identité disparaît ? Que restera-t-il d’elle – ma maman – lorsqu’elle aura oubliée jusqu’à mon nom ?
Longtemps, j’ai pensé qu’oublier était un atout : celui des mots, des gestes, des autres, des situations. Aujourd’hui que c’est un peu de ma mémoire qui s’en va avec celle de ma mère, diagnostiquée Alzheimer en 2011, je loue cette faculté de se souvenir, car elle dit qui l’on est, en rapport à soi, en rapport aux autres et au Monde.
Je ne peux pas non plus pourtant, la plaindre totalement quand elle semble parfois si profondément heureuse d’avoir à vivre en l’instant : elle chantonne en souriant les premières phrases de cet air chanté par Jeanne Moreau : «J’ai la mémoire qui flanche, j’me souviens plus très bien…».

… un homme, son fils, qui danse.

Danseur, chorégraphe, j’ai depuis toujours été fasciné par les questions de l’identité et du territoire : c’est le cœur même de mon travail. Aujourd’hui, me voici face à cette pathologie, qui prend de plus en plus de place entre ma mère et moi. Elle n’a plus de passé sur les talons hormis de lointaines et entêtantes bribes. Le seul avenir qu’elle peut concevoir se compte en heures. Ma Mère est entrée depuis trois mois dans une maison dont elle ne ressortira pas.
Alors je m’interroge quand je pressens que par tous les manques et amoindrissement que génère cette maladie, elle occasionne des disparitions qui sont également des sources d’apparition…

Du corps à la Danse…

Je me rends compte que peu de danses m’intéressent car elles sont trop avides de représenter, de décrire, de s’inscrire dans le figuratif – ce en quoi le réel se reconnaît…
…ou bien à l’extrême inverse parce qu’elles sont trop vides, vidées de leur condition humaine, attaché à ce qu’il représentera toujours aux yeux des autres et à soi-même.

Finalement les seules danses qui m’intéressent sont celles qui résistent.

Elles sont une organisation de formes dans lesquelles je crois reconnaître des espaces des gestes des actions vaguement familiers. Et pourtant elles conservent un mystère. Elles ne se livrent ni en tant que miroir du monde ni en tant que figure.

Sans pouvoir me les approprier, elles veulent bien dialoguer avec moi tout en gardant leur distance, mais même quand elles m’accompagnent au dedans, elles restent ailleurs.
Et si ces corps ne s’agitaient pas pour illustrer la danse ou par la danse, mais plutôt pour s’absenter de leur propre corps et de leur propre personne?

Et si ces corps dansants s’agitaient avant tous ces emplois, en amont, en un lieu d’étincelle mystérieuse ?
Être en danse est un défi permanent rarement atteint, au-delà de la lecture immédiate, de l’empathie instantanée : il y a la présence pure qui ouvre l’individu au pluriel. »

En tant qu’artiste, que créateur, que fils, citoyen, Yann Lheureux apprivoise ce drame de la maladie par l’expression qui lui est propre : l’art chorégraphique. Outre cet abord personnel lié à son expérience propre dont il tente d’appréhender les enjeux, Yann Lheureux et son équipe sont allés à la rencontre des différentes personnalités, qui travaillent au coeur même de cette maladie et des problématiques qu’elle engendre : chercheurs en neurosciences, gériatres, psychologues, acteurs associatifs, soignés, soignants...
C’est sur la base de ces échanges, de résidences en Ehpad et de ces rencontres, que s’étayent les axes de son travail. Différentes étapes de recherche et de laboratoire en 2018 ont déjà donné lieu à la création du dispositif chorégraphique Les Eblouis.

“Vivre derrière le double vitrage de son passé“
S’ouvrir sur l’intime et l’intimité de cette maladie. En résonnance aux portraits déjà créés… Cette incapacité à puiser dans sa mémoire ramène forcément à l’esseulement. Un solo c’est partir de soi cette définition d’une partition solo selon Laurence Loupe, fait également échos à cette maladie qui engage inéluctablement à se quitter soi-même et se retrouver autre, autrement.
Yann Lheureux


Distribution :
Conception chorégraphie, interprétation : Yann Lheureux
Texte : Laurence Vielle
Dramaturgie théâtre : Fadhel Jaïbi
Dramaturgie danse : Julyen Hamilton
Création sonore : Arnaud Bertrand
Création lumière : Yvan Labasse
Création scénographique : Emmanuelle Debeuscher
Costumes et accesoires : Ann Williams
Regard extérieur : Marie Dufaud
Régie générale : Lucas Baccini ___
Ressources scientifiques : ITEV (institut transdisciplinaire d’études surle vieillissement) Genopolys Montpellier
Ressources médicales : CHRU Montpellier gériatrie, CHRU Montpellier neurologie
Ressources humaines : association France Alzheimer Hérault / EHPAD Françoise Gauffier Montpellier / CCAS de Montpellier, et Autres EHPAD...
Coproductions : Les Bambous, scène conventionnée, Saint-Benoît de la Réunion / La Maison de la vallée Luz Saint Sauveur / Le Citron Jaune CNAR autres coproducteurs en cours...
Résidences de territoire : CCAS de Montpellier / EHPAD Françoise Gauffier Montpellier / Les Rencontres chorégraphiques de Seine-Saint-Denis autres résidences en cours...
Accueils en résidence : Agora-Montpellier Danse, théâtre du Kremlin Bicêtre autres lieux en cours....

TARIF : 4€